Jour 26 : Padrón – Santiago, 26km, 6h.
Je me suis levé à 6h10, c’est une première pour moi. Mais aujourd’hui c’est le dernier jour, il y a 6 heures de marche et beaucoup de choses à faire à Compostelle. Je suis très motivé à partir mais toujours aussi inefficace, alors je ne pars que vers 7 heures.
Il fait très froid comme tous les matins, et en plus il y a de la brume. La bonne surprise c’est ma gorge qui ne m’a pas fait souffrir cette nuit. Et la toux est réduite : les pastilles de la brave pharmacienne s’avèrent donc efficaces.

J’ai fait 7 km et ça commence à grimper. Compostelle a été bâtie sur une colline, ça grimpera toujours plus, surtout sur la fin.



L’usage veut que lorsque tu dépasses un pélerin, tu lui dis « buen camino » et le pèlerin répond la même chose. Hier soir avec Renato, on s’est fait la remarque que sur ces dernières étapes, il y a beaucoup de pèlerins qui te remontent et ne disent rien. Et même si toi tu les salues, certains ne répondent pas !

Ce matin je sens la fatigue de tous ces jours de marche, tous ces kilomètres parcourus. Il est 10 heures, je suis au kilomètre 13 quand le soleil déchire la brume et je peux enlever mon k-way.



À 11h45 j’ai un peu plus de 20 km dans les jambes et il m’en reste cinq ou six pour arriver à Santiago. Ce sont les derniers mais ce n’est que de la grimpe et du costaud. Je devrais arriver d’ici une heure et demie peut-être. J’ai une pensée pour toutes celles et ceux qui m’ont encouragé. Je leur en suis reconnaissant, ça m’a aidé dans les moments plus difficiles.

J’arrive enfin et suis envahi par un sentiment de joie et d’intense satisfaction. Après 691 kilomètres parcourus en 26 jours, arriver à Compostelle malgré les difficultés et quelques moments de découragement, c’est merveilleux. Je suis brassé par l’émotion. Je suis venu remercier et demander, je suis comblé et j’ai peine à contenir mes larmes devant le sarcophage de Saint Jacques.

Je retiendrais cette citation souvent lue sur le Camino :
Ne rêve pas ta vie, vis tes rêves !
Buen Camino !
Jour 25 : Caldas de Reis – Padrón, 21km, 4h50.
La nuit n’était pas bonne, j’ai une angine qui m’arrache la gorge quand je tousse et ça m’a souvent réveillé. J’ai mal à la tête, le nez pris, bref, tout ce qui me manquait. Hier une gentille pharmacienne m’a vendu des pastilles à sucer, je suis un peu sceptique, mais ça semble aider et ça a un bon goût de menthe.
Je quitte Caldas de Reis, ville de cure assez jolie mais probablement celle que j’ai le moins aimée, trop touristique à mon goût. Je ne m’arrête pas au premier hôtel qui sert le petit déjeuner, trop de monde. Pas beaucoup de possibilités aujourd’hui sur l’étape et me faut marcher 6 kilomètres pendant plus d’une heure pour trouver un café.


Je n’ai vu qu’une espagnole qui marchait seule et avec qui j’ai échangé trois ou quatre mots. Elle marchait vite, je l’ai laissée filer. Autrement ce ne sont que des couples, et surtout des groupes de touristes qui ont l’assistance et le transport de leur sac.



J’ai mon deuxième bâton qui commence à me poser problème et ça fait déjà deux ou trois fois que je le remets en place. Je le sollicite le moins possible, j’espère qu’il tiendra encore demain pour la dernière étape.



Je remonte un autre pèlerin, mais de la manière dont il répond à mon buen Camino, murmurant dans sa barbe en regardant par terre, je sens qu’il n’a pas envie de discuter. Je me fais la réflexion que le contact était beaucoup plus facile dans les premières parties avant Porto. Peut-être parce qu’on était moins nombreux, souvent solitaires pour de longs moments, et probablement plus réceptifs à la rencontre et à l’échange. Il y a aussi le fait que nous sommes dans les cent derniers kilomètres, le minimum à faire pour obtenir la Compostella, certains ne viennent que pour cela.

En arrivant à Padrón, je pense à toutes ces choses que nous prenons pour acquises, notamment le confort. Quand tu arrives à l’étape, il faut se doucher, aller aux toilettes, se laver les dents et se raser. En général, il n’y a qu’un seul local avec douche, WC et lavabo. Si tu as de la chance, tu peux faire plusieurs choses en même temps : l’un se douche, un autre se rase et le troisième utilise les toilettes. En revanche, si le WC n’est pas séparé, une seule personne bloque tout le local et les autres doivent attendre leur tour.
Tu arrives avec tes affaires de toilette, moi je les transporte dans un sac de réfrigération Ikea, et un savon de Marseille dans une main. Dans l’autre main, tu as les habits propres à mettre après la douche et une serviette. Dans le local, tout est mouillé : le bord des lavabos, le sol, et il n’y a ni crochets ni tablettes sèches où poser tes affaires. Tu tournes un moment, l’air égaré, avec tout cela dans les mains, puis tu finis par poser ton sac par terre. Tu mets les habits sales par-dessus et enfin les propres, en espérant qu’ils ne tombent pas.
Si tu as besoin d’uriner, la cuvette est souvent mal fixée et ne tient pas debout. Tu dois donc la tenir d’une main pendant toute l’opération, ce qui est horipilant. Si c’est pour une grosse commission, vérifie d’abord qu’il y a du papier, car neuf fois sur dix, surtout le matin, il n’y en a pas. Si tu ne vérifies qu’après, tu es vraiment dans l’embarras.
Ensuite, tu veux te raser, mais il faut chercher le gel de rasage tout au fond du sac, difficile à sortir sans tout déballer. Où poser tes affaires ? Le rasoir est introuvable, tout comme les lames. Le miroir est plein de buée, tu ne vois rien. L’eau coule mal, les robinets ont été remplacés par des boutons à pression qui s’arrêtent automatiquement après un court laps de temps, te forçant à appuyer trente fois pendant le rasage.
Pour la douche, il ne faut pas être de grande taille car elle fait dans les 80×80 cm, avec la porte qui s’ouvre du mauvais côté. À l’intérieur, aucun crochet : tu mets ta serviette et ton slip en équilibre sur la porte. Pas de place pour poser ton savon, tu le mets donc par terre. L’eau est d’abord froide, puis de plus en plus chaude, et tu dois coller ton front au tuyau pour en recevoir.
En sortant de la douche, tu prends ta serviette et t’essuies dans l’espace réduit. Il faut se dépêcher car souvent quelqu’un attend. Avec un peu de chance, tes affaires propres ne sont pas tombées et sont encore sèches. Tu remets le savon glissant dans son sac Ikea mouillé, un dernier test pour les nerfs. Puis tu t’habilles dans cet espace humide. Enfin, tu repars avec tout ça dans les mains pour les poser sur ta couche.
Il y a des moments où la maison me manque beaucoup. Je l’apprécierai d’autant plus à mon retour.

J’arrive à Padrón à 12h40 et j’y retrouve mon ami Renato. Selon la légende, Padrón est le lieu où accosta la barque qui transportait les restes de l’apôtre Jacques. En effet, après la décapitation de saint Jacques en 42 ap. J.-C., deux de ses disciples auraient transporté son corps sur une barque, traversé la Méditerranée, longé les côtes atlantiques de l’Espagne et remonté la rivière Sar. La barque aurait alors été arrimée au pedrón, pierre cylindrique que l’on peut voir dans l’église Santiago et qui a donné son nom actuel à la ville.
Les disciples Atanase et Théodore auraient débarqué le sarcophage et transporté les reliques jusqu’au mont Libradón pour les y enterrer. C’est sur ce mont que se trouve la ville actuelle de Compostelle. À Padrón, on touche à l’origine même du pèlerinage jacquaire !



Jour 24 : Pontevedra – Caldas de Reis, 24km, 6h30.
Hier soir en rentrant du repas, je retombe sur Renato que je croyais avec une étape d’avance. Dans la soirée j’ai aussi discuté avec Alvero et son frère, deux jeunes chiliens, ainsi qu’avec deux jeunes coréenes. Elles baragouinent l’anglais, alors nous avons dialogué avec l’aide de Google traduction. C’était une première pour moi, mais ça fonctionne.
Beaucoup de gens font et refont le Camino pour la richesse des rencontres et les moments exceptionnels. Tu parles avec des jeunes, des vieux, des noirs, des blancs, des jaunes. Des personnes de cultures, de nationalités, de religions et d’histoires différentes. C’est un moment de rencontre et de partage. C’est très enrichissant et c’est l’une des raisons principales de faire le Camino.



Départ 7h50 ce matin, il y a du soleil, le ciel est découvert mais il fait super froid, comme hier. Puis vers 11 heures je peux finalement enlever ma veste.
Là tu sens qu’on se rapproche de Santiago car je retrouve les hordes de pèlerins dont je me souvenais. Étonnamment, malgré ce grand nombre, je n’ai parlé avec personne ce matin. Il y avait bien cette jeune anglaise qui marchait seule, mais quand je me suis approché, j’ai vu qu’elle avait des écouteurs. Elle était dans son monde, je ne voulais pas la déranger.

Aujourd’hui encore je traverse des paysages magnifiques. C’est d’une grande beauté et en plus, tout ça sous un ciel bleu avec du soleil. Je dois dire que le Camino Português, depuis Porto, est très beau.



J’arrive finalement à mon étape, Caldas de Reis. Je suis fatigué, j’ai mal à la hanche, aux pieds, au dos et ma gorge m’irrite depuis hier soir. Mais je suis heureux de pouvoir faire le Camino et reconnaissant de tout ce qu’il m’apporte. Je suis à moins de 50 km de Santiago et je ne peux pas croire que j’y serai dans deux jours.



Jour 23 : Rúa – Pontevedra, 35km, 8h.
Hier soir j’avais croisé Claudia, elle allait voir pour une couverture alors je lui ai demandé d’en prendre une pour moi aussi. Elle est revenue avec deux qu’elle avait achetées, l’albergue n’en ayant pas, elle m’en a offert une. La couverture est petite et légère, mais ça m’a quand même aidé.
Il est 7h45 quand je pars ce matin. Il fait vraiment très frais. J’ai juste un t-shirt sous mon K-way, j’espère me réchauffer bientôt en marchant. Il fait beau, le ciel est dégagé et ça serait merveilleux si ça restait pour la longue étape d’aujourd’hui. Avec ce froid, je mets les mains dans ma poche, alternativement, pour les réchauffer un peu. En tous les cas, il ne pleut pas et c’est super.



C’est la troisième fois qu’une personne m’indique le bon chemin lorsque je loupe une flèche, comme si elles avaient été envoyées pour me remettre dans le droit chemin.

Beaucoup de pèlerins marchent en groupes de deux ou plus personnes. Une mère et sa fille, un couple, un groupe d’amis. Et puis il y a aussi tous ceux qui, comme moi, voyagent seuls. Mais souvent, ces personnes seules vont s’accrocher à quelqu’un d’autre, et même rester avec. Certaines sont venues seules, je les vois, les recroise, elles sont pratiquement toujours avec quelqu’un. C’est rare de trouver quelqu’un qui marche seul, que tu vois seul et qui reste seul. Bien sûr tu parles avec des personnes, tu fais un bout de chemin avec elles, puis tu les laisses filer, ou toi-même tu prends de l’avance. C’est probablement la peur de la solitude ? Moi je ne la ressens pas. Je préfère rester dans la réflexion, dans l’observation, et il y a aussi une question de rythme de marche.



J’aimerais avoir les mots pour décrire cette sensation que je ressens de marcher au milieu de cette nature, sous ce ciel bleu, où il n’y a personne, sauf un pèlerin qui marche loin devant. C’est un sentiment de grande liberté. Même si tu es toujours connecté, quelque part, à la civilisation, c’est un peu comme si tu marchais en parallèle pendant un certain temps, où tu laisses de côté tout le futile et tu peux te concentrer sur l’essentiel. En fait, tu n’as aucune de toutes ces distractions toute la journée, toutes ces informations, toutes ces agressions visuelles. Tu es plus dans le calme, tu peux espérer trouver un peu de paix intérieure.
Il est 10h15 et ça fait 2h30 que je marche au soleil, je suis réchauffé. Je peux enlever ma veste et rester en t-shirt.

Au kilomètre 17 je suis perdu, j’ai loupé la flèche. Un brave conducteur espagnol s’arrête pour me dire qu’il faudrait que je redescende. Quand je lui dis que je vais essayer de rejoindre le chemin, il m’offre de m’y amener. Je décline parce que je suis obtu. Plus loin, une brave dame qui me voit passer, me demande si je vais sur le Camino et m’indique le chemin le plus court pour le retrouver. Ce détour me prend un bon kilomètre et demi.

Ma hanche me fait souffrir et le fait de n’avoir qu’un bâton n’arrange rien. Je m’arrête pour une petite pause repas. Il est 13h40 quand je repars et entre-temps le ciel s’est fermé. Il fait de nouveau froid alors je remets mon k-way.


J’attaque la dernière grosse montée, cette étape est vraiment dure. Je m’arrête pour acheter une banane et continue, cette maudite grimpée n’arrête pas depuis que j’ai quitté le restaurant.
Aujourd’hui j’ai appris que j’ai un frère jumeau. Un cycliste s’est arrêté et m’a appelé Philippe. Je lui ai dit que je ne m’appelais pas Philippe. Il m’a dit qu’il avait un ami en Belgique qui me ressemblait comme deux gouttes d’eau. Je lui ai répondu que ce n’était pas possible, que j’étais trop beau pour avoir un double. Mais il n’a pas compris la blague, m’a souris et il est parti en me souhaitant buen Camino.
Sur la fin j’ai pris une charmante variante qui longe une rivière dans un sous bois, plutôt que de marcher sur la route. Par contre, je pense que ça m’a bien rajouté deux bons kilomètres.

A 15h40 j’arrive finalement au refuge La Virgen Peregrina. Je suis fatigué mais heureux de cette magnifique journée et de la chance d’avoir pu la vivre.
Jour 22 : Tui – Rúa, 24km, 5h30.
Il est 8h05, je quitte le restaurant où j’ai pris mon petit déjeuner et il pleut déjà fort. Mon bâton droite est naze, je vais essayer de m’habituer à n’en utiliser q’un seul.
Il y a eu un orage cette nuit avec de très fortes pluies et il a fait froid. Comme je n’ai pas de couverture, j’ai mis mon Damart à l’intérieur du sac à viande pour couvrir mes jambes. Je mets mon k-way par-dessus le sac à viande pour couvrir le haut. Malheureusement je bouge beaucoup, alors les choses glissent, je ne suis plus couvert, et le froid me réveille. Je réarrange le tout, et c’est reparti pour un tour. Ça va se répéter plusieurs fois dans la nuit.

L’étape du jour s’annonce plaisante au départ, mais plutôt vilaine sur la fin où je traverse une partie industrielle, une longue route goudronnéen toute droite que je partage avec des camions.



Depuis Tui c’est une horde de pèlerins qui marche devant moi. Je les remonte pratiquement tous, notamment parce qu’il y a une bande de jeunes espagnols qui crient, rigolent et parlent très fort. Ce type de comportement m’interpelle, que cherchent-t-ils sur le Camino ? Ils dérangent manifestement tout le monde. En tous les cas je veux les avoir derrière moi.

La pluie s’intensifie alors je m’arrête pour mettre mon poncho. Entre temps, mon bâton que j’ai pas posé une seule fois par terre, s’est défait tout seul. C’est bon, je le plie et le mettrai dans mon sac au premier arrêt. Je m’arrête pour un café et le groupe des jeunes espagnols bruyants arrive. Il est 9h30 quand je repars, ils boivent de la bière !



Plus tard je passe à côté d’une jeune espagnole que j’avais déjà dépassée avant. Elle marche avec un ami. Elle a juste un t-shirt et un short malgré le froid et la forte pluie. Elle est trempe de la tête aux pieds. Je lui dit qu’elle va attraper la mort et qu’elle devrait se couvrir. Étonnamment, elle s’arrête pour le faire !

J’arrive à l’étape vers 13h30, je boîte à cause de ma hanche, et ma nuque me fait souffrir avec cette maudite arthrose: je vais peut-être prendre un ibuprofène ce soir. Finalement j’aurais passé pratiquement toute la matinée sous la pluie. Dans l’après-midi le ciel se dégagera en partie et j’aurais même un peu ciel bleu et du soleil. Par contre ça reste frais et il y a toujours ce vent froid. Au soleil ça brûle, mais à l’ombre il faut mettre son Damart.
Jour 21 : Rubiães (PT) – Tui (ES), 20km, 5h30.
Hier soir nous sommes allés manger avec Renato et Patrick, un Français que j’ai déjà croisé deux ou trois fois. Comme c’était mon dernier jour au Portugal, j’en ai profité pour prendre un bacalao, de la morue : excellent !

Je pars à 8 heures après avoir pris un petit-déjeuner au snack bar d’en face. A 8h30, il pleut déjà et il faut s’arrêter pour mettre le poncho.



Je marche un bon moment avec Duncan, un Anglais très sympathique que j’ai déjà croisé plusieurs fois. Il marche seul, sa femme est restée en Angleterre avec sa fille. Je crois qu’elles ne sont pas enthousiastes de ce genre d’activité pour les vacances. La pluie redouble d’intensité alors je m’arrête à un petit abri à côté d’une maison. J’ai le bonheur de ressentir toute l’eau qui dégouline du poncho sur mes jambes et mes chaussures. Mes mains, ma montre et mon téléphone sont mouillés, je n’arrive plus à les opérer. Je repars sous une forte pluie quand mon bâton commence à me lâcher, il se tord. Ça fait deux trois jours qu’il me pose des problèmes. D’ailleurs je l’avais déjà fait réparer une fois, il semblerait que les tubes de jonction internes bougent ou que le câble se détende.

Il est 10h, je m’arrête pour boire un café et quand je ressors il ne pleut plus. Par contre j’ai un vrai problème avec mon bâton, car en peu de distance je dois l’arranger quatre fois de suite. Je voudrais que ça tienne jusqu’à Santiago, mais j’ai des doutes et ça m’inquiète, je compte vraiment sur mes bâtons. Bon, on verra.
Cette maudite pluie trempe tout, je ne peux même plus faire de photos, le téléphone ne réagit pas ou mal. C’est pareil pour ma montre et je réalise qu’elle est complètement éteinte.



Et voilà, je traverse le pont qui sépare le Portugal de l’Espagne et j’arrive à Tui.

J’aurais marché 551 kilomètres pendant 21 jours pour traverser les trois régions de Lisbonne, du centre et du nord du Portugal. Aujourd’hui le compte à rebours pour Santiago commence.




Jour 20 : Ponte de Lima – Rubiães, 19km, 5h.
Il est 7h15 quand je quitte le refuge des pèlerins après une nuit un peu difficile. J’ai été plusieurs fois réveillé par le froid, même si j’ai dormi avec tous mes habits, sauf le pantalon. J’ai pris mon Damart pour me couvrir les jambes, mais comme je bouge continuellement, j’étais tout le temps découvert. Et puis il y a les ronflements habituels et même quelques pleurs du bébé. Il fait vraiment froid ce matin, la température est donnée à 9 degrés mais avec ce vent de type Bise, le ressenti ne dépasse pas les trois degrés. Alors j’espère me réchauffer en marchant dans les minutes qui viennent. Et comme tous les matins, j’espère surtout trouver rapidement mon café et mon croissant.

Dans les dortoirs il y a des usages et le respect des autres. Quand les gens dorment, tu baisses la voix, et les lumières sont éteintes au plus vite dès 21h. Hier soir vers 21h30, deux ou trois personnes discutent comme en plein jour alors que la majorité du dortoir est silencieuse. Comme ça n’arrêtait pas, j’ai traversé toute la salle pour éteindre la lumière. En revenant, j’ai entendu quelques grognements mais, cinq minutes plus tard, plus un mot : c’est l’école enfantine quoi !



Ce matin comme hier, beaucoup de brume mais après peu elle se déchire. Le ciel est bleu et il y a du soleil. Si on pouvait l’avoir toute la journée, ce serait vraiment magnifique.



L’étape du jour est décrite comme une randonnée de moyenne montagne. Elle est courte, mais ça va grimper car on passe un petit col. Une chose est sûre par contre, aujourd’hui comme hier, le Camino nous emmène par des chemins magnifiques. Je ne sais pas combien de temps ni jusqu’où ça va rester comme ça, mais j’en apprécie chaque minute.

Il est 8h15 quand je sors d’un café oú j’ai pris un vrai petit déjeuner : un toast avec fromage et jambon, jus d’orange frais et café au lait. A 9h15 le ciel s’est déjà couvert de nuages blancs et gris. Le soleil est caché, j’espère quand même qu’il ne va pas pleuvoir.

Plus tard je retombe sur Caroline, une Allemande que j’ai croisée plusieurs fois. Et c’est encore une histoire exceptionnelle. Elle a vécu 30 ans dans un ordre franciscain qui l’a envoyée au Brésil où elle a appris le portugais. Elle est tombée malade et a dû rentrer avec un diagnostic de sclérose multiple. Elle a souffert pendant des années, mais un nouveau traitement l’a pratiquement guérie. Elle se sent en pleine forme, elle marche, et elle va à Santiago (probablement pour remercier, je connais ça).

Il n’est même pas midi lorsque j’arrive à l’étape. Je m’arrête à un snack bar. Qui est juste devant ? Renato ! Il est seul car ses compagnons vont plus loin. Ce sera l’occasion de manger ensemble ce soir.
Jour 19 : Barcelos – Ponte de Lima, 34km, 8h30.
Je quitte le donativo, il est 7h, il fait très frais et il y a de la brume. L’étape du jour s’annonce plaisante mais longue, avec près de 34 km et peu de possibilités de s’alimenter semble-t-il. J’ai de la chance, après 2 km seulement je trouve un restaurant où je peux prendre un café et un croissant. Entre-temps le soleil déchire la brume et il y a même du ciel bleu. J’apprécie énormément, surtout après tous ces jours de pluie. Alors que je suis en train de faire une photo, Claudia me rattrape et nous marchons ensemble un moment. Je lui demande jusqu’où elle va, Santiago ? Fisterra ? Elle me dit qu’elle va s’arrêter à Padrón, juste avant Santiago, car elle a promis à son mari qu’ils entreraient les deux ensemble à Santiago.

Je passe un joli village très fleuri, c’est aujourd’hui la fête de Nossa Senhora da Portela. Il y a même de la musique, ce sera une grande fête aujourd’hui.



Il est 10h et je m’arrête pour prendre un café. C’est plein! Alors je demande à un Portugais seul à sa table si je peux m’asseoir avec lui. Il m’invite cordialement et nous discutons, notamment du pèlerinage à Compostelle qu’il a déjà fait. Quand il se lève pour partir il me dit : « rappelle-toi que tout le monde va à Santiago, soit tu y vas quand tu es vivant, sinon tu iras quand tu seras mort, parce que tout le monde y va » conclut-il.



Plus loin je tombe sur Serge, militaire Français à la retraite qui a fêté ses 70 ans hier, et nous marchons un bon moment ensemble. Mais là il a vraiment de la peine, alors je le laisse car j’ai beaucoup de kilomètres devant moi et il va probablement s’arrêter au prochain village. Il prend son médicament, il est quand même handicapé et c’est remarquable ce qu’il marche.

Je relève qu’aujourd’hui le Camino est absolument magnifique, avec de beaux paysages, sur des chemins et des sentiers très jolis. D’ailleurs, le Portugais au café m’avait bien dit qu’à partir de maintenant ça deviendrait de plus en plus beau.



Je passe devant un petit café et je tombe sur Gérard et Blanche que je ne pensais vraiment plus revoir. Je leur dis que je ne vais pas m’arrêter parce que j’ai encore 13 ou 14 kilomètres à faire. Gérard me glisse discrètement qu’il n’est pas sûr qu’ils pourront continuer, car Blanche, en plus de ses pieds, souffre également à un mollet.

Il est déjà midi et ça fait un moment que le soleil a disparu et que le ciel s’ est fermé. J’espère éviter la pluie, ce sera une première. À 13h30 le ciel s’ouvre un peu et quelques rayons de soleil me réchauffent. Vers 13h45 je trouve finalement un snack où je peux me sustenter et surtout me reposer un peu, parce que là je fatigue. Ça fait quand même plus de six heures que je marche. Je repars après une demi-heure, il me reste une bonne heure pour arriver à l’étape.

Finalement, j’arrive à Ponte de Lima, il y a ambiance festive, de gens sont en costumes traditionnels, il y a de la musique. Il fait moche par contre, gris, et il y a ce vent froid.



A 15h40 j’arrive au refuge du pèlerin. Je suis détruit, j’ai mal partout, au dos, à la hanche et à la nuque (saleté d’arthrose). Mais je suis très heureux car il y a de la place et ça va me couter 5 €. Par contre il n’y a ni draps, ni linge, ni couverture. Moi qui ai eu froid ces dernières nuits avec des couvertures, ça s’annonce difficile. Je n’ai qu’un sac à viande alors je dormirai habillé. Pour rajouter à mon épreuve, un jeune couple entre avec un bébé de 8 mois. Et où va dormir ce petit ange ? Bingo ! Dans le lit d’à côté.


Jour 18 : Vilarinho – Barcelos, 30km, 7h.
Hier soir l’hospitalero portugais, très sympathique, nous a offert l’apéritif, du porto et des biscuits coco. En allant au restaurant avec les deux Français de ma chambre, Serge et Patrick, nous rencontrons Henri et Claudia, une allemande, et nous mangeons ensemble à une grande table avec un autre couple français que je ne connais pas.



Je pars à 7h ce matin avec l’objectif petit déjeuner. Le premier café, après 5.5km, est fermé. 4 km plus loin par contre, il y en a un d’ouvert. Il y a déjà du monde et le service est tellement lent que l’arrêt durera une demi-heure. Là je rencontre Serge, avec qui je repars d’ailleurs. C’est un militaire à la retraite, qui a eu un grave accident qui l’a gardé hospitalisé pendant 26 mois, il a failli perdre sa jambe. Aujourd’hui il marche, et en plus c’est son anniversaire de 70 ans. Il me parle de Claudia, cette allemande vue hier soir, qui l’année passée a fait le pèlerinage en partant de Genève jusqu’à Santiago, 2’100 km ! Tous ces gens exceptionnels, toutes ces rencontres que l’on peut faire le long du Camino !

En sortant, je m’aperçois que le ciel s’est complètement fermé et je m’attends à de la pluie. Deux pèlerins mettent leur capes. Je marche un moment avec Serge et puis, comme je fais des photos, je le vois partir avec Patrick qui nous a dépassé. Je les laisse filer. Et voilà, il est 9h30 et la pluie se met à tomber. Préventivement, je mets la protection du sac.



Aujourd’hui le tracé est vraiment magnifique, comme je les aime. Il fait gris et malheureusement il pleut. Je m’arrête pour mettre le poncho. Une majorité du tracé se déroule sur des pavés irréguliers entre lesquels mes bâtons se coincent souvent. Je ne peux pas les utiliser, au risque de les casser, mais je sens leur manque.

Je suis très content car mes pieds ne me font plus souffrir, à part sous le talon droite. Je valide la marque compeed, c’est efficace. Par contre, comme je n’ai plus à me concentrer sur la douleur des pieds, ma hanche se rappelle à mon bon souvenir, c’est pénible mais supportable.


J’arrive à Barcelos, il pleuvine. Finalement, à part le temps sec du départ et quelques rayons de soleil, j’aurais eu de la pluie sur pratiquement tout le parcours.

Quand je sonne au donativo à 14h, une très gentille hôtesse m’ouvre la porte et me confirme qu’il y a un lit de disponible. Elle s’appelle Bernadette, elle est de Lucerne, elle a mon âge. Elle parle le Suisse Allemand et baragouine un peu d’Italien, pas vraiment d’Anglais, pas de Français, pas de Portugais ! Comment elle s’en sort? je ne sais pas, mais elle est très souriante et très enthousiaste. Elle me fait même ressortir quelques paroles en Allemand qui étaient enfouies au fin fond de ma mémoire. Comme je suis Suisse et que je n’ai pas de sac de couchage elle me donne deux couvertures. Je mets 10€ dans la boîte des dons. Et là surprise ! Renato et ses deux compagnons sont aussi ici. Après la douche je vais faire un tour en ville et ça en vaut la peine, c’est très beau Barcelos, cité créative de l’UNESCO.



